Mouvement insurrectionnel en Équateur : quelle paix ?

Le soir du 13 octobre 2019, se terminait la plus grande crise que l’Équateur ait connu depuis les années 1990. Après douze jours de crise sans précédent, un accord a été trouvé entre Lenin Moreno et la Confédération des Nationalités Indigènes de l’Équateur (CONAIE). Or, cette “paix” sauvage est-elle vraiment la garantie d’un futur stable en Équateur ? Le contexte régional, en Amérique Latine, est complexe. En Équateur, au Pérou, au Chili, à Haïti, en Colombie, en Argentine et en Bolivie ; les peuples se révoltent. Cette insatisfaction est même internationale : mouvement des “Gilets Jaunes” en France, manifestations au Liban, Catalogne, Hong-Kong, Algérie, Indonésie, Guinée … et la liste est non-exhaustive. Partout autour du globe, les populations se soulèvent contre leurs dirigeants, contre la corruption et l’injustice. Le capitalisme est à bout de souffle et la question n’est désormais plus de savoir s’il va réussir à perdurer, mais plutôt combien de temps il lui reste à vivre. De ce fait, même si la paix a été trouvée en Équateur, il est nécessaire de penser son futur à l’aube du contexte mondial actuel.

 

 

Aux origines de la crise

 

Le retour du FMI dans la politique équatorienne

Le 21 mars 2019, L. Moreno annonçait avoir trouvé un accord avec le FMI dans l’objectif de recevoir un crédit de 4,2 milliards de dollars, en échange de la mise en œuvre d’une grande politique d’austérité. Or, l’ex-président, Rafael Correa avait rompu tout lien avec le FMI en 2006. De ce fait, quand L. Moreno a annoncé le 1er octobre la série de réformes néolibérales qui allaient être mises en place pour honorer cet accord, la population équatorienne s’y est tout de suite opposée. Au-delà de la fin des subventions sur l’essence, c’est le retour du rôle du FMI dans la politique équatorienne qui est dénoncé. En effet, parmi les mesures annoncées, il y a également une réforme du Code du travail, notamment sur la réduction des congés payés des fonctionnaires de 30 à 15 jours, ou encore sur la réduction des taxes d’importation sur les téléphones cellulaires, les ordinateurs et les tablettes. L’objectif de ces mesures est le suivant : libéraliser l’économie et flexibiliser le travail en Equateur.

 

Moreno, un candidat libéral présenté comme socialiste

Cette politique d’austérité n’était pourtant pas dans le programme politique du candidat lors des élections présidentielles en 2017. Officiellement, il a été élu pour son ambition de relancer la « révolution citoyenne » de son prédécesseur. Ce programme politique social et écologique a été porté par R. Correa quelques temps, avant de virer vers une politique totalement contraire et particulièrement autoritaire. L. Moreno est alors arrivé comme un “sauveur”. Or, l’espoir a été de très courte durée :  après avoir pris quelques mesures populaires, le tournant libéral a été rapidement engagé. Bien que cette politique d’austérité ait été présentée comme nécessaire pour faire face à la situation financière délicate dans laquelle R. Correa avait laissé le pays, elle n’a fait en réalité qu’amorcer sa néo-libéralisation.

 

"Dehors FMI", une des revendications des manifestants

« Dehors FMI », une des revendications des manifestants

 

Une crise qui s’enlise

 

De la grève à l’insurrection

Le 2 octobre, une grève des transports éclate en réponse à la hausse des carburants. Ni bus, ni taxis. Le trafic est paralysé. Toute personne qui tenterait de ne pas respecter le mouvement est alors sanctionnée : lancers de pierres sur les taxis actifs, agressions et vols massifs, feux et blocage de toutes les routes du pays. Le lendemain, face à l’explosion de violence, L. Moreno déclarait l’État d’urgence. Or, les mouvements indigènes et syndicaux redoublent d’énergie dans les protestations. Ainsi, face à l’annonce de grève générale des travailleurs, indigènes et syndicats le mercredi 9 octobre, le président décide deux jours avant de transférer le siège du gouvernement à Guayaquil, la capitale économique du pays. Ce jour-ci, le lundi 7 octobre, des milliers d’indigènes arrivent pour manifester à Quito. L’Assemblée Nationale est envahie, les violences continuent ; ce à quoi le président répond par l’établissement d’un couvre-feu autour des lieux de pouvoir, de 20h à 5h du matin tous les jours de la semaine. Or, le mécontentement se poursuit, notamment face à la répression policière.

 

Le samedi 12 octobre, le point culminant de la crise a lieu. Le bureau de l’Inspection générale des finances prend feu (on soupçonne des infiltrés corréistes d’être à l’origine de cet incendie). Coupure d’eau et d’électricité menacent la ville pour 3 jours. Les magasins se vident, les files d’attente aux caisses s’allongent. Le gouvernement autorise les armes létales aux forces armées. A 15h, heure du couvre-feu annoncé par le président afin de « faciliter l’action de la force publique face aux intolérables excès de violence », les rues sont vides et tous les magasins sont fermés. Le soir, un cacerolazo (soit, littéralement, un concert de casseroles) s’organise dans les quartiers éloignés du centre historique, pour exprimer un soutien aux manifestants subissant la répression au même moment dans le centre mais aussi un “ras-le-bol” général ; appelant à l’arrêt de la crise.

 

Mais quel intérêt auraient les indigènes à défendre les subventions à l’essence ?

Moreno justifie la fin des subventions sur l’essence par le coût qu’elles représentent pour l’économie du pays, à savoir une dépense de 60.000 millions de dollars en 40 ans. Or, la suppression de ces subventions devait se faire de manière graduelle, et non du jour au lendemain. C’est donc la brutalité de la réforme qui est critiquée par les équatoriens. Par ailleurs, le président use comme autre argument celui des nécessités environnementales … alors même qu’il soutient l’augmentation de la production de pétrole et l’ouverture de nouveaux puits depuis le début de son mandat. Surtout, cet argument écologique n’est pas valable pour la population. Il est nécessaire d’avoir en tête que le pétrole extrait en Équateur est raffiné à l’étranger ; ce qui en fait un produit très cher et explique pourquoi ces subventions avaient été mises en place. Les Équatoriens dépendent fortement des camions, bus et voitures pour se déplacer, car le train n’est pas développé comme en Europe. Concernant les indigènes (soit 7 % des équatoriens, mais aussi 68 % des personnes pauvres), ce décret les affecte d’autant plus qu’ils travaillent principalement dans l’agriculture et ne peuvent faire face à la hausse des coûts de transports pour l’écoulement de leurs produits ou les récoltes mécaniques. C’est notamment pour cette raison qu’ont été bloqués des barrages hydroélectriques, des entreprises horticoles et puits pétroliers.

 

 

Un bilan incitant à la sortie de crise

 

Des violences inacceptables

Au bout de douze jours de crise, le bilan officiel est sans appel : 1340 blessés, 1152 détenus et 7 morts. Outre les violences physiques, la police a lancé des bombes lacrymogènes dans des lieux dits “neutres” fournissant de l’aide humanitaire, et utilisé des fusils à plomb ou grenades pour disperser la foule dans les manifestations. Le médiateur de l’Equateur, un bureau du gouvernement dédié à la promotion des droits humains, a d’ailleurs condamné une répression  « sans aucun précédent historique » et a invité le gouvernement à arrêter toute violence pour « ramener le pays à la paix ». La Haute Commission  aux Droits de l’Homme de l’ONU, tout comme la CIDH, a exprimé le même avis. Du côté des manifestants, il y a eu des débordements, notamment le 10 octobre à la Maison de la culture, lieu abritant le musée national de l’Equateur et de nombreux événements culturels. La CONAIE y a retenu dix policiers et vingt travailleurs de la communication. Dans la confusion, les agressions de journalistes sont devenues monnaie courante, à un tel point que les bureaux de la chaîne Ecuavisa sont maintenant protégés par des policiers depuis l’agression d’une journaliste alors qu’elle y entrait.

 

Le rôle de la récupération politique

Néanmoins, parmi toutes ces violences, il est important de notifier la part de responsabilité des « infiltrés » de R. Correa qui, selon L. Moreno, seraient entraînés par le Vénezuela de N. Maduro. Les dirigeants indigènes ont fait remarquer qu’ils n’avaient jamais participé aux attaques des médias, du bureau de l’Inspection générale des finances et contre les magasins. La confusion règne donc sur l’origine exacte de certaines violences avec un risque de récupération politique. Certes, des actes de délinquance gratuite et des pillages ont été menés par certains manifestants. Or, les opposants suggèrent que ces débordements violents seraient organisés et pensés par ces infiltrés afin de faire régner le chaos ; incitation à justifier la répression policière et à activer un cercle vicieux de “manifestation-débordement-répression”.

 

 

Quelle sortie de crise ?

 

La suppression du décret 883

Après plusieurs refus, la CONAIE a accepté le 12 octobre le « dialogue » proposé par le gouvernement afin de trouver une sortie de crise. Ce dialogue, prévu initialement le lendemain à 15h, s’est vu retardé par de nombreuses manifestations et la répression policière qui a suivi. Il a cependant eu lieu en fin d’après-midi, avec la présence de l’Organisation des Nations Unies (ONU) pour faciliter la discussion, et a débouché sur un accord entre la CONAIE et le gouvernement : la suppression du décret 883 et la réécriture d’un nouveau, en échange de quoi Jaime Vargas a annoncé la fin de la grève en territoires indigènes. Victoire ? Pas vraiment. Il semble encore difficilement imaginable, pour tous, que la crise puisse s’arrêter du jour au lendemain alors même que les causes – la politique d’austérité et l’emprise du FMI sur la politique du pays – restent intactes. Aussi, la CONAIE continue aujourd’hui de demander justice pour toutes les atteintes aux droits humains qui ont eu lieu. Il est d’ailleurs prévu, en ce sens, la tenue d’une Mission d’observation de l’Equateur du 28 au 30 octobre 2019. L’objectif ? Observer sur le terrain la situation des Droits de l’Homme, en se réunissant à la fois avec la société civile et le gouvernement.

 

Quel futur pour l’Equateur ? 

Il faut préciser que ce soulèvement s’est doublé d’intérêts politiques sur le plan national, notamment dénoncés par L. Moreno. Celui-ci a publiquement dénoncé R. Correa de profiter de la faiblesse du pouvoir pour fomenter un coup d’État. L’ex-président a d’ailleurs demandé à l’Assemblée nationale de convoquer des élections anticipées, ce qui a été refusé ; or cela laisse entrevoir d’autres futures tentatives de faire gagner le pouvoir à ses proches corréistes. Il estime que L. Moreno, affiché à l’origine comme son successeur, l’a trahi en se rapprochant de l’opposition et de la droite équatorienne. Moreno a rapidement perdu la cohésion de sa majorité politique au Parlement. Alors, même si les négociations ont abouti avec la société civile, la paix reste fragile. Le renversement de L. Moreno a été évoqué durant toute la crise. Par qui ? Cela reste difficile à définir. « C’est pourquoi on peut qualifier ce mouvement de dégagiste : il s’est cimenté pour destituer un pouvoir considéré comme illégitime. Il n’a pas de colonne vertébrale organisée politiquement, même s’il est fort par nature. », explique Mathieu Dejean.

 

Les équatoriens criaient victoire cette nuit là, le dimanche 13 octobre, dans les rues de Quito. Or, difficile de savoir si cette paix sera durable après douze jours de crise d’une telle ampleur. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que le gouvernement équatorien aura plus perdu que gagné à vouloir imposer à son peuple cet accord avec le FMI. La néo-libéralisation du pays est une chose, mais nier la capacité de mobilisation et de résistance de ses habitants en est une autre ; et cette erreur peut être fatale au gouvernement en place.

 

– Camille Bouko-levy